jeudi 12 avril 2018

Etre là



Dans la clairière à droite, passée la ligne à haute tension, elles étaient là. Un tapis de cloches jaunes jaillies parmi les ronces, courtes sur tige, trapues, corolles lourdes, infiniment délicates pourtant, avec des transparences de vélin. Semées en nappes par quelque Créateur prodigue, elles ondulaient à perte de vue entre les petits chênes.
Je me suis avancée, oubliant très vite le chemin.
Je me suis penchée pour les cueillir.
C’est là que ça m’a saisie, à croupetons dans la terre humide, les mains piquées d’épines – les ronces sont acerbes – le parfum de la terre m’emplissant les narines.
Le vent m’a traversée.
Les petits nuages joyeux ont roulé dans mes veines, droit jusqu’au coeur.
Et je suis devenue jonquille, épine et arbrisseau, et le printemps m’a bénie.

Être là, enfin.
Au présent.
Quand s’abolissent les frontières qui me séparent du monde.
Quand reflue ma conscience, ne laissant que l’instant jaillir comme une source. Être là comme un brin d’herbe parmi d’autres brins d’herbe, malmené par l’hiver, bruni par la neige, secoué par le vent. Être là, sans plus de quand ni de pourquoi.
M’échapper à moi-même.
Et mystérieusement, me rejoindre.
« On attrape la grâce, écrit Annie Dillard, comme un homme emplit sa coupe sous une cascade. »


[extrait de Sagesse de l'Herbe, Transboréal, 2018]

3 commentaires:

  1. Coucou Anne. Mais que c'est beau, "devenir jonquille, épine et arbrisseau"! Comme si le printemps nous traversait, secouait les affres de l'hiver et nous permettait de sortir de l'hibernation. C'est un peu ce que je ressens ces jours-ci. Tu le comprendras demain dans mon prochain billet. Merci pour cet instant printanier qui me traverse de toutes parts. Bises alpines.

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  2. Vivre la saison présente, vivre la Terre, vivre la Nature... c'est une richesse et une évidence, on se demande pourquoi l'on s'égare si souvent. Tes mots sont magnifiques, merci Anne. Bises. brigitte

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