lundi 20 septembre 2021

Frugalité

Dans son très beau Journal pauvre, paru en 2018 aux éditions de La Clé à Molette, l'écrivaine Frédérique Germanaud raconte et met en question son choix de quitter tout travail salarié pour se consacrer à l'écriture. Cette interrogation, qui se pose forcément à celles et ceux qu'habite le désir de création (littéraire, picturale ou autre)  me touche profondément et elle y répond avec une franchise et une élégance remarquables.

"Je réfléchis. Expérimenter le dénuement, être attentive à ceux qui vivent de très maigres subsides, à ceux qui ont choisi de ne donner qu'un minimum de leur temps contre salaire, ou de se consacrer à une activité peu rémunératrice. Elle est jardinière, elle est danseuse contemporaine, elle donne des cours de yoga, elle anime des ateliers d'écriture. Oui, des femmes surtout ont fait ces choix, et pas des femmes ayant des maris à revenu. Elles vivent plutôt seules, parfois à la campagne, conduisent de très vieilles voitures qui n'ont ni radio, ni verrouillage centralisé des portes. Malgré le manque d'argent, elles vivent large : amicales, généreuses, créatives, lectrices. Curieuses. Elles se sont volontairement retirées de ce carcan qu'on tente de nous imposer. Je les admire. J'admire leur courage et leur joie de vivre, la qualité de leur choix. Elle est écrivain. Elle cultive des plantes médicinales. Tu tourneras ces exemples en dérision, et je préfère donc ne pas en parler. Trouver des ressources, en soi et au dehors... " (p. 15)

Un livre à lire, donc. 


dimanche 12 septembre 2021

Eclair / Pierre Morency

 

« Tout a été découvert, sommes-nous portés à penser dans nos moments de lassitude. Pendant ce temps-là, dehors, une exubérance à chaque seconde se renouvelle, les racines travaillent, les sources montent, les poissons fulgurent dans le torrent, les écorces crient, les feuillages se peuplent de nids, les nids répandent des chants, les gazouillis répondent à des feulements, des plaintes s’enroulent dans les creux du silence, les arbres inventent des musiques, les champs ondulent et crépitent à midi, les fleuves d’odeurs comblent des museaux, chaque aube a son soleil à nul autre semblable, chaque soir soulève des tours de sons inouïs, la nuit porte des lueurs, des oreilles se tendent pour tout saisir, des yeux cherchent des yeux, on marche sous les pierres, on pousse à la lisière, tout va mourir bien sûr, tout va partir en poudre sous la terre ou dans le vent, mais tout cherche à naître encore et toujours. Que jamais ne nous déserte cet éclair qui nous tient aux aguets. »



Pierre Morency, L’œil américain, p. 22/23, Le mot et le reste, 2021 pour l’édition française.

[Merci à Marie / de m'avoir fait découvrir ce texte et cet auteur sur son si beau blog Bonheur du Jour]


lundi 30 août 2021

Veilleurs

 

 

Après le temps des fleurs, revient toujours le temps des graines.

Après le temps des récoltes revient celui des promesses. 

 

Quelles promesses pour nos jours à venir ? 

 

Nous veillerons dessus  avec la patience du jardinier.


Bonne rentrée à toutes et à tous.


mardi 22 juin 2021

Jolie critique

...consacrée à notre carnet Chaque aurore te restera première, que j'ai illustrée sur un texte de Colette Nys-Mazure. Elle est parue ces jours-ci dans Le journal des poètes, belle revue belge consacrée comme son nom l'indique à la poésie (cliquez pour agrandir)



• Pour vous procurer le livre, c'est par l'intermédiaire de votre libraire préféré, ou chez l'éditeur : atelierdesnoyers.fr


dimanche 20 juin 2021

La joie du grimpereau (pour un texte à venir)

 

"Tu réfléchissais, ce matin. Tu étais dans les meilleures conditions qui soient pour ce faire, assise sous le cerisier, ton café brûlant entre les mains. Dans le sapin voisin, un grimpereau chantonnait allègrement en partant à l’assaut du tronc, minuscule boule – un grimpereau pèse moins de dix grammes – de joie et d’énergie. Il était à peine six heures. Les cerises pendaient sous les feuilles en goutte de sang, comme dans la chanson.

Mais avais-tu réellement le droit, t’inquiétais-tu, de prêter à cet oiseau la joie qui te gonflait le cœur ? N’était-ce pas là une projection, une vue de l’esprit – une paresse, même ?

Ou bien fallait-il penser que la joie qui était la tienne en ce matin de juin couleur d’azur et de cerise se nourrissait de la joie de l’oiseau ? Qu’il en était, sinon l’origine – tu avais ce matin-là d’autres motifs d’être joyeuse – du moins l’écho parfait, l’expression la plus juste qu’il te serait jamais donné d’atteindre ?

Et pourquoi donc n’aurait-il pas été joyeux, bien campé sur son territoire de prédilection, avec pour perspective l’arpentage vertical méthodique d’une écorce d’épicéa gorgée de délicieuses larves et de moucherons juteux, le soleil en ligne de mire et pour toute compagnie, hormis la mienne, celle de quelques merles débonnaires ?

Résonance : oui, vos deux joies se faisaient écho, jusqu’à n’en plus faire qu’une dans la louange du matin."

 

 

jeudi 17 juin 2021

Se réjouir, quand même...

 

"Face à la tristesse qu’éveille en nous la mort des gens que nous aimons, il y a ce foutu refrain de sagesse que la pensée nous chuchote entre deux averses : plutôt que de blâmer la perte d’un ami, il vaut mieux se réjouir de l’avoir connu. L’esprit parvient à s’en persuader ; l’âme, la mémoire, le reste du corps clignent des yeux face à ce petit rayon de lumière audacieuse et rechignent quelque peu à sourire. Oui, tout est éphémère sur cette terre, les truites ont disparu depuis longtemps de la rivière qui passe dans le jardin de Matthieu, nous ne sommes pas sûr que les abeilles vont survivre au cynisme de quelques poignées de connards, mais réjouissons-nous d’avoir connu Matthieu et les abeilles. Il faut dire que les morts nous consolent plus ou moins bien de leur absence. Ils gèrent bien plus de choses qu’on imagine et la façon dont ils regardaient eux-mêmes le ciel, les fleurs, la terre décide aussi des couleurs de « ce reste », qu’il nous faut à présent accomplir sans eux..."

 

Ce texte qui m'a frappé au point que j'ai eu envie de le partager avec vous est de l'écrivain Christophe Fourvel, dans son "Hommage à Matthieu Messagier, disparu le 1er juin 2021" (texte à paraître dans Novo, accompagné d’autres contributions des amis de Matthieu Messagier)

Matthieu Messagier que je ne connais pas, que j'ai envie de connaître, et qui écrivait : « La poésie, je l’ai empruntée à ma naissance et je la restituerai quand je partirai. »
 
Pour lire la suite : 
 

samedi 15 mai 2021

Rions un peu

 Blogger, qui héberge ce petit site d'images et de mots, m'informe ce matin qu'il s'est vu dans l'obligation de supprimer, sans possibilité de retour, deux de mes posts récents, au motif qu'ils ne respectent pas la loi sur ce qui est publiable. Il s'agissait, je ne résiste pas au plaisir de vous le raconter, d'une photos de muscaris dans une coupe, et d'une autre représentant l'ombre d'une branche de thuya sur l'abri de jardin. 

J'adorerais (et je pèse mes mots) trouver l'article des conditions d'utilisation qui interdit la représentation de thuyas et de muscaris. 

"Nous vous invitons à passer en revue l'intégralité des articles de votre blog afin de vous assurer qu'ils sont bien en conformité avec nos normes, m'écrit Mr Blogger avec une louable fermeté. En effet, en cas de nouvel incident, votre blog sera purement et simplement clôturé."

Comme je ne manque pas ni d'audace, ni d'impertinence, je persiste et remets ici les deux images incriminées : il faut savoir vivre dangereusement !
 

(A part ça, je trouve navrant de perdre, non pas mes petits balbutiements, mais les échanges et commentaires auxquels ils avaient donné lieu. Enfin : tout ceci n'est pas très grave).


mercredi 12 mai 2021

Un silence fertile

 

Je me rends compte que je publie fort peu sur Still Life ces dernières semaines. Deux beaux projets d'écriture et une petite direction de collection accaparent l'essentiel de mon temps et de mon énergie. Il faut accepter de ne pouvoir être partout. A bientôt...


mardi 30 mars 2021

Une journée de plus / Thomas Vinau ce matin


 Un drôle d'oiseau
déplie les noeuds de la nuit
au creux de mon ventre

abimé et usé
rond comme la vieille lune 
je garde la fierté
de ne rien conquérir d'autre
qu'une journée de plus sur terre
 
cette conquête spatiale
demeure à la portée 
d'un rire
d'un œuf à la coque
ou d'une chaussette sale
 
il faut garder toujours
 un peu de terre
sous les ongles
et un peu d'amour 
dans le cœur


Parce que ça fait longtemps que je n'ai pas cité Thomas Vinau.

Parce que son poème de ce matin fait écho à ma drôle de joie.

Parce qu'il faut toujours accueillir la joie quand elle passe... 

 (et parce qu'il faut régulièrement lire le blog Etc-iste dudit Vinau)
 

samedi 27 mars 2021

Dans la forêt...

 

"Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère. Où que j'aille, j'essaie de noter ce qu'il y a autour de moi - un massif de menthe, une touffe de fenouil, un buisson de manzanita ou un champ d'amarante à ramasser maintenant ou plus tard quand je reviendrai, quand le besoin se fera sentir ou que ce sera la saison."

 

(image pxhere)
 

[Extrait de Dans la forêt, extraordinaire livre de Jean Hegland, l'un de mes coups de coeur de 2019, déjà relu depuis.]

 

mercredi 24 mars 2021

Dice la piedra / Colo et...

 

La lluvia me baña

julio me asa

el invierno me quiebra


Sin dulzura

sin humor

sin blandura


Aguanto, dice,

es mi virtud

me sirve de 

  embriaguez.


Une belle surprise de l'amie Colo, qui a déposé hier sur son blog une traduction d'un extrait de mon Journal d'une Pierre.  

Cela a déjà été dit ici, et là aussi, quel cadeau et quel vertige que ces mots qui me reviennent, en écho, en décalage, comme si ce n'était plus tout à fait moi, et pourtant...

C'est peut-être ce qui s'approche le mieux d'une façon de comprendre ce qui se passe avec mes mots quand ils ne sont plus miens parce qu'ils sont partis vivre leur vie dans la tête et le coeur de ceux qui les lisent. 

Merci Colo.

 

mardi 2 mars 2021

Faire paysage

 

 

Le soleil se remet à dessiner des trucs dans le jardin. 

Il est très fort...

vendredi 26 février 2021

Philippe Jaccottet, pour mémoire

 


  "Je pense quelquefois que si j'écris encore, c'est, ou ce devrait être avant tout pour rassembler les fragments, plus ou moins lumineux et probants, d'une joie dont on serait tenté de croire qu'elle a explosé un jour, il y a longtemps, comme une étoile intérieure, et répandu sa poussière en nous. Qu'un peu de cette poussière s'allume dans un regard, c'est sans doute ce qui nous trouble, nous enchante ou nous égare le plus ; mais c'est tout bien réfléchi, moins étrange que de surprendre son éclat, ou le reflet de cet éclat fragmenté, dans la nature. Du moins ces reflets auront-ils été pour moi l'origine de bien des rêveries, pas toujours absolument infertiles."

 

Philippe Jaccottet, 1925-2021

 

dimanche 31 janvier 2021

Le même ciel / Bazille

 

Frédéric Bazille (1841/1870)

Envoyé à Colette  Nys-Mazure par un de ses amis 

en réaction à l'une des illustrations de notre carnet :

 Jeu d'échos... Je ne connaissais pas Bazille, 

mais il est vrai qu'à quelques années d'écart, 

nous regardons le même ciel (puisqu'il n'y en a qu'un).


dimanche 24 janvier 2021

N'oubliez pas / Rosa Luxemburg

« Une seule chose me fait souffrir : devoir profiter seule de tant de beauté. Je voudrais crier par-dessus le mur : je vous en prie, faites attention à ce jour somptueux ! N'oubliez pas, même si vous êtes occupés, même si vous traversez la cour à la hâte, absorbés par vos tâches urgentes, n'oubliez pas de lever un instant la tête et de jeter un oeil à ces immenses nuages argentés, au paisible océan bleu dans lequel ils nagent. Faites attention à cet air plein de la respiration passionnée des dernières fleurs de tilleul, à l'éclat et la splendeur de cette journée, parce que ce jour ne reviendra jamais, jamais ! Il vous est donné comme une rose ouverte posée à vos pieds, qui attend que vous la preniez, et la pressiez contre vos lèvres. »

Socialiste engagée, pacifiste opposée à la guerre de 14-18, l'allemande Rosa Luxemburg passa l'essentiel des années de guerre en prison. Il nous en reste des lettres lumineuses, que je découvre ces jours-ci par la grâce de l'amitié. Leur force, leur pertinence, leur lumière m'émerveillent.


lundi 11 janvier 2021

En guise de voeux pour l'année qui commence / Desnos

 

Âgé de cent mille ans, j’aurais encor la force
De t’attendre, ô demain pressenti par l’espoir.
Le temps, vieillard souffrant de multiples entorses,
Peut gémir : Le matin est neuf, neuf est le soir.

Mais depuis trop de mois nous vivons à la veille,
Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu,
Nous parlons à voix basse et nous tendons l’oreille
À maint bruit vite éteint et perdu comme au jeu.

Or, du fond de la nuit, nous témoignons encore
De la splendeur du jour et de tous ses présents.
Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore
Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent. 

 

Robert Desnos, 1942

dimanche 3 janvier 2021

Echapper / Segalen

 Perdre le Midi quotidien ; traverser des cours, des arches, des
ponts ; tenter les chemins bifurqués ; m'essouffler aux marches,
aux rampes, aux escalades ;


Eviter la stèle précise ; contourner les murs usuels ; trébucher
ingénument parmi ces rochers factices ; sauter ce ravin ; m'attarder
en ce jardin ; revenir parfois en arrière,

Et par un lacis réversible égarer enfin le quadruple sens des
Points du Ciel.

*

Tout cela, - amis, parents, familiers et femmes, - tout cela, pour
tromper aussi vos chères poursuites ; pour oublier quel coin de
l'horizon carré vous recèle,

Quel sentier vous ramène, quelle amitié vous guide, quelles bontés
menacent, quels transports vont éclater.

*

Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant
ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet
abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout,)

Tout confondre, de l'orient d'amour à l'occident héroïque, du midi
face au Prince au nord trop amical, - pour atteindre l'autre, le
cinquième, centre et Milieu

Qui est moi.
 
 
Victor Segalen, Stèles.