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mardi 20 mai 2025

Trois podcasts et une émission TV pour partager les mots et les idées

 Récemment, deux de mes derniers livres ont fait l'objet de podcasts que je suis heureuse de partager avec vous.

Marie Cénec, femme de foi et de lumière, m'a récemment invitée à participer à la belle aventure du podcast En espérance qu'elle anime avec Nicolas Luthi, podcast consacré à la transition écologique et sociale.

 

Présentation rapide : "Dans le chaos du monde émergent des voix de lumière porteuses d’espérance. Ces voix sont transgressives, créatives, collectives, sensibles, intimes ou publiques, alternatives, poétiques et militantes. (...) La pasteure protestante Marie Cénec et le travailleur social Nicolas Luthi partent à la rencontre de ces voix qui oeuvrent vers plus de justice, de conscience, de spiritualité, prémices d’un monde à naître. Pour qu’ensemble, nous agissions et restions en espérance !"

Le résultat paraît ces jours-ci sous la forme d'une heure d'entretien. C'est l'épisode 4 du  podcast. Vous pouvez le retrouver, et l'ensemble de ce beau projet de podcast porté par "Regards protestants", sur les plateformes d'écoute Deezer, Spotify, Apple podcasts, etc. Ou encore en suivant le lien :



 • En avril, j'avais eu l'honneur d'être l'invitée de Guillaume Devoud pour le 318e épisode de son podcast Zeteo, d'inspiration chrétienne. Nous nous sommes entretenus, à sa demande, de mon ouvrage Un si grand désir de silence. Ces conversations sont un cadeau, l'occasion chaque fois de revenir sur ce qui a été dit, écrit, pensé, vécu.

Pour l' écouter, il suffit de cliquer ci-dessous pour l'écouter directement, de cliquer ici pour l'écouter sur Spotify, Deezer et toutes les bonnes applications de podcasts, ou encore de cliquer ici pour l'écouter sur la chaîne YouTube de Zeteo.


 

 

• En janvier 2024, Philippe Chauveau m'avait invitée à enregistrer avec lui une émission de sa chaîne WebTVCulture, que l'on retrouve ici en trois morceaux, pour un total d'un peu plus de 20 minutes (cliquez sur l'image) :

 


• Enfin, il y a déjà quelques temps, en novembre 2022, c'est Marie Raulin qui m'avait conviée à un bel entretien pour son podcast Re-belles productions, entretien que vous pouvez retrouver ici (c'est là que je me rends compte que ma voix change...) : 

mardi 31 décembre 2024

Vers écrits en des temps d'obscurité croissante / Mary Oliver

"Vers écrits en des temps d'obscurité croissante" (2012, trad. Patrick Thonart, 2023)

Chaque année, nous avons vu
comment
le monde sombre

dans une argile riche, afin
de renaître.
Alors
pourquoi crier

aux pétales tombés sur le sol
de rester là,
quand on sait (et il faut le savoir)
combien la vitalité de ce qui a été, est soeur

de la vitalité de ce qui sera ?
Je ne dis pas
que c'est facile, mais
que faire d'autre

quand on prétend que l'amour que l'on porte au monde
est sincère ?

Alors, continuons, aussi joyeux que possible,
aujourd'hui, et que chaque jour croustille,

même si le soleil oscille vers l'est,
que les étangs sont froids et noirs,
et que les douceurs de l'année sont condamnées.

 ...

 Lines Written in the Days of Growing Darkness

Every year we have been
witness to it: how the
world descends

into a rich mash, in order that
it may resume.
And therefore
who would cry out

to the petals on the ground
to stay,
knowing, as we must,
how the vivacity of what was, is married

to the vitality of what will be?
I don’t say
it’s easy, but what
else will do

if the love one claims to have for the world
be true?

So let us go on, cheerfully enough,
this and every crisping day,

though the sun be swinging east,
and the ponds be cold and black,
and the sweets of the year be doomed.

 

Mary Oliver (1938 - 2019) 2012, trad. Patrick Thonart, 2023 

 

Je vous souhaite de continuer, joyeuses et joyeux,

 en dépit de l'obscurité qui menace,

avec dans le coeur tout l'amour du monde.  

 

 

Bonne année 2025 à toutes et à tous !

Lines Written in the Days of Growing Darkness

Every year we have been
witness to it: how the
world descends

into a rich mash, in order that
it may resume.
And therefore
who would cry out

to the petals on the ground
to stay,
knowing, as we must,
how the vivacity of what was, is married

to the vitality of what will be?
I don’t say
it’s easy, but what
else will do

if the love one claims to have for the world
be true?

So let us go on, cheerfully enough,
this and every crisping day,

though the sun be swinging east,
and the ponds be cold and black,
and the sweets of the year be doomed.

Lines Written in the Days of Growing Darkness

Every year we have been
witness to it: how the
world descends

into a rich mash, in order that
it may resume.
And therefore
who would cry out

to the petals on the ground
to stay,
knowing, as we must,
how the vivacity of what was, is married

to the vitality of what will be?
I don’t say
it’s easy, but what
else will do

if the love one claims to have for the world
be true?

So let us go on, cheerfully enough,
this and every crisping day,

though the sun be swinging east,
and the ponds be cold and black,
and the sweets of the year be doomed.

jeudi 20 juin 2024

Réfugiés / Home de Warsan Shire

20 juin, journée mondiale des Réfugiés

 
Fille de migrants, WARSAN SHIRE se souvient. 

Née au Kenya de parents somaliens, elle arrive en Grande-Bretagne à l'âge de un an. Elle est
diplômée d'un Bachelor of Arts in Creative Writing. En 2015, elle réside à Londres.


Personne ne quitte sa maison
A moins d’habiter dans la gueule d’un requin.
Tu ne t’enfuis vers la frontière
Que lorsque toute la ville s’enfuit comme toi.

Tes voisins courent plus vite que toi
Le goût du sang dans la gorge.
Celui qui t’a embrassé à perdre haleine
Derrière la vieille ferronnerie
Traine un fusil plus grand que lui.

Tu ne quittes ta maison
Que quand ta maison ne te permet plus de rester.


Personne ne quitte sa maison
A moins que sa maison ne le chasse
Le feu sous les pieds
Le sang qui bouillonne dans le ventre.
Tu n’y avais jamais pensé
Jusqu’à sentir les menaces brulantes de la lame
Contre ton cou.

Et même alors tu conservais l’hymne national
A portée de souffle
Ce n’est que quand tu as déchiré ton passeport
Dans les toilettes d’un aéroport
En t’étranglant à chaque bouchée de papier
Que tu as su que tu ne reviendrais plus.
 

Il faut que tu comprennes,
Que personne ne pousse ses enfants dans un bateau
A moins que la mer te semble plus sûre que la terre.
Personne ne brûle ses paumes
Suspendu à un train
Accroché sous un wagon
Personne ne passe des jours et des nuits dans le ventre d’un camion
Avec rien à bouffer que du papier journal
A moins que chaque kilomètre parcouru
Compte plus qu’un simple voyage.
Personne ne rampe sous des barrières
Personne ne veut être battu
Ni recevoir de la pitié.

Personne ne choisit les camps de réfugiés
Ni les fouilles à nu
Qui laissent ton corps brisé
Ni la prison
Mais la prison est plus sûre
Qu’une ville en feu
Et un seul garde
Dans la nuit
C’est mieux que tout un camion
De types qui ressemblent à ton père.

Personne ne peut le supporter
Personne ne peut digérer ça
Aucune peau n’est assez tannée pour ça.

Alors tous les :
« A la porte les réfugiés noirs
Sales immigrants
Demandeurs d’asile
Qui sucent le sang de notre pays,
Nègres mendiants
Qui sentent le bizarre
Et le sauvage,
Ils ont foutu la merde dans leur propre pays
Et maintenant ils veulent
Foutre en l’air le nôtre »
Tous ces mots-là
Ces regards haineux
Ils nous glissent dessus
Parce que leurs coups
Sont beaucoup plus doux
Que de se faire arracher un membre.


Ou les mots sont plus tendres
Que quatorze types entre tes jambes.
Et les insultes sont plus faciles
A avaler
Que les gravats
Que les morceaux d’os
Que ton corps d’enfant
Mis en pièces.

Je veux rentrer à la maison
Mais ma maison est la gueule d’un requin
Ma maison est le canon d’un fusil.

Et personne ne voudrait quitter sa maison
A moins d’en être chassé jusqu’au rivage
A moins que ta propre maison te dise :
Cours plus vite
Laisse tes vêtements derrière toi
Rampe dans le désert
Patauge dans les océans
Noie-toi
Sauve-toi
Meurs de faim
Mendie
Oublie ta fierté
Ta survie importe plus que tout.


Personne ne quitte sa maison
A moins que ta maison ne chuchote grassement à ton oreille :
Pars
Fuis moi.
Je ne sais pas ce que je suis devenue
Mais je sais que n’importe où
Vaut mieux qu’ici.

vendredi 14 juin 2024

Enrichir l'horizon ténébreux / Lucian Blaga

 

"Je ne piétine pas la corolle de merveilles du monde

et je n’assassine point

de mes raisonnements les mystères que je croise sur ma route,

dans les fleurs, dans les yeux, sur les lèvres ou sur les tombes.

La lumière des autres

étouffe le charme impénétrable qui se cache au profond des ténèbres,

mais moi,

moi, avec ma lumière j’amplifie le mystère du monde –

comme les rayons blancs de la lune

n’éteignent point mais au  contraire

avivent l’obscur frémissement de la nuit,

de même j’enrichis moi aussi l’horizon ténébreux

des vastes frissons du saint mystère

et tout l’incompris

devient l’incompréhension plus grande encore sous mes yeux –

car j’aime

les fleurs, les yeux, les lèvres et les tombes.

 

Lucian Blaga (1895-1961)

Philosophe, théologien et poète roumain.

dimanche 30 avril 2023

Matins / Jean Lavoué

image trouvée sur le net

 

Qui nous rendra 

Des matins de silence

D’enfance nue et d’immersion 

Dans un monde sans écran ?


Toujours plus difficile d’échapper 

À l’emprise insidieuse

De cette intelligence numérique

Où nous sommes faits comme gibier 

Dans les phares des voitures


Nous gardons pourtant en nous 

Des réserves de solitude inemployée

Pourquoi les troquerions-nous

Contre des flux d’images falsifiées ?


Il nous faut entreprendre

De patients exercices de dépouillement 

Pour nous accorder à nouveau 

À notre liberté intérieure 


Quelques pas sans pensées

Sur des chemins de terre

Entourés d’arbres et de fougères 

Guettant des mots surgis de rien

Au plus près de soi 

Valent mieux que ce miroir aux alouettes

Qui nous détourne de nous-mêmes


À tous les amis comme à moi-même 

Je nous souhaite des sorties de route heureuses

Et des printemps bruissant de chants d’oiseaux 

Loin des autoroutes de la curiosité 

Du divertissement et de la vie artificielle. 


Jean Lavoué, 28 avril 2023, emprunté à son blog L'enfance des arbres.

lundi 13 février 2023

Lettre à des amis perdus, Cadou / Schréder

 

 

Merveille, triste merveille que ces mots de René-Guy Cadou. 

Merveille que la voix fragile et forte à la fois d'Ariane Schréder sur le piano de Bernard Mikaelian. 

Merveille que son trait délicat qui met en images l'insoutenable douceur de nos pertes.

 

Vous étiez là je vous tenais

Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
https://lyricstranslate.com

Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
https://lyricstranslate.com

Comme un miroir entre mes mains

La vague et le soleil de juin

Ont englouti votre visage. 

 

Chaque jour je vous ai écrit

Je vous ai fait porter mes pages

Par des ramiers par des enfants

Mais aucun d'eux n'est revenu

Je continue à vous écrire.

 

Tout le mois d'août s'est bien passé

Malgré les obus et les roses

Et j'ai traduit diverses choses

En langue bleue que vous savez. 


Maintenant j'ai peur de l'automne 

Et des soirées d'hiver sans vous

Viendrez-vous pas au rendez-vous 

Que cet ami perdu vous donne

En son pays du temps des loups.

 

Venez donc car je vous appelle

Avec tous les mots d'autrefois

Sous mon épaule il fait bien froid

Et j'ai des trous noirs dans les ailes.



Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
https://lyricstranslate.com
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
https://lyricstranslate.com
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
https://lyricstranslate.com
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
https://lyricstranslate.com

Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
 
Chaque jour, je vous ai écrit,
Je vous ai fait porter mes pages
Par des ramiers, par des enfants
Mais aucun d'eux n'est revenu.
Je continue à vous écrire,
Je continue à vous écrire.
 
Tout le mois d'août s'est bien passé
Malgré les obus et les roses.
Et j'ai traduit diverses choses
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez
En langue bleue que vous savez.
 
Maintenant j'ai peur de l'automne
Et des soirées d'hiver sans vous.
Viendrez-vous pas au rendez-vous
Que cet ami perdu vous donne
En son pays du temps des loups
En son pays du temps des loups ?
 
Venez donc car je vous appelle
Avec tous les mots d'autrefois.
Sous mon épaule, il fait bien froid
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes
Et j'ai des trous noirs dans les ailes.
 
Vous étiez là, je vous tenais
Comme un miroir entre mes mains.
La vague et le soleil de juin
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage
Ont englouti votre visage.
https://lyricstranslate.com

dimanche 18 décembre 2022

L'arbre abattu - Baladacchino, Bobin, Lavoué, Supervielle

Je trouve  ce jour sur le blog de l'ami Jean Lavoué L'enfance des arbres ce très beau texte que j'ai à mon tour envie de relayer. Il va nous chercher loin... 

"Cher Christian Bobin, vous m'avez sauvée"

Par Adeline Baldacchino
Publié le 12/12/202 dans Marianne

Adeline Baldacchino, écrivain, poète et éditrice, adresse une lettre à Christian Bobin décédé il y a quelques jours et avec qui elle a correspondu de son vivant, afin de lui rendre hommage 

Cher Christian Bobin, ce matin je vous écris dans un rayon de soleil qui perce à grand-peine la lumière d’hiver et traverse les branches d’un arbre dont je ne suis pas certaine de connaître le vrai nom. Ce rayon atteint ma table de travail et je regarde sans bien les voir mes mains qui s’agitent sur un clavier pour trouver un chemin vers vous.
Je me disais : aux vivants, ce sont des lettres qu’il faut adresser. Je vous en ai d’ailleurs déjà envoyé quelques-unes, rédigées à la main comme l’on fait quand le cœur n’a pas le temps de réfléchir et se livre tout nu à la pensée. Vous m’avez d’ailleurs déjà répondu, de cette grande et belle écriture que je reconnais désormais instantanément sur les enveloppes : quelques lignes presque calligraphiées, qui envahissent la page et disent l’essentiel sans fioritures, comme dans vos livres. Chacune de vos lettres était à elle seule un poème et croyez bien que je fais une chose que je ne fais pour aucune autre : je les cache dans vos livres pour qu’elles dorment dans ma bibliothèque avec tous les autres poèmes.

LIRE BOBIN

Si je vous écris ce matin, différemment ce matin, en usant de ces mots qu’on dépose sur un clavier comme des bêtes endormies, si je vous écris ce matin c’est à cause de Supervielle – grâce à Supervielle. L’hiver dernier, comme j’arrivais un matin à mon bureau dans un état d’extrême indifférence, pleine d’une vieille douleur qui jouait dans ma poitrine avec mon sang comme ferait un mortier avec le manioc, oui, comme j’arrivais à mon bureau dans le gris des petits matins mortels où s’effondre tout espoir de tout recommencer, je me suis assise et je vous ai écrit. Ce matin-là, j’étais censée faire autre chose à mon bureau, c’est entendu, mais il fallait que je vous écrive.

« Je voulais juste traverser le temps avec vous. »

Je vous ai dit, très simplement dit, que vous m’aviez un peu sauvée, l’été dernier, quand j’errais dans les rues de Vézelay, l’âme défaite et le corps insensible à la lumière, je venais de perdre mon père, je n’avais pas les mots à mettre sur la perte, je n’accordais plus crédit à rien, je ne savais pas que Supervielle à neuf ans, à Montevideo, écrivait des fables dans un livre de comptes, je pensais seulement à mon père qui n’était pas censé ne plus être là, qui n’aurait pas dû ne plus être là, je ne comprenais pas, je savais qu’il n’y a rien à comprendre, je regardais les tournesols, j’essayais d’écrire, il n’y avait plus rien à dire, je voulais lire, suivre Kessel en Afghanistan, Babur à Samarcande, mais ça ne suffisait pas, tous ces voyages, plus rien ne suffisait. Je cherchais comment dire l’âme allumée au grand flambeau de l’absence et qui brûle sans discontinuer.

Je vous ai donc écrit que vous m’aviez un peu sauvée, parce que j’étais tombée dans une librairie, par cette sorte de hasard que nous connaissons assez pour savoir qu’il n’existe pas, L’or des étoiles, c’était le nom de cette librairie, comment pourrait-il y avoir du hasard, j’étais tombée sur un de vos livres, je crois que c’était Ressusciter, mais cela n’a pas beaucoup d’importance, car les jours suivants j’ai dévoré tous les autres. Il n’y avait pas de raison de faire quoi que ce soit d’autre sur cette terre que de vous lire, ils y sont tous passés, je cochais des pages, puis presque chaque page, puis j’ai arrêté, je ne voulais me souvenir de rien en particulier, je voulais juste traverser le temps avec vous, avec vos mots je veux dire, ceux qui me répétaient la possibilité d’expérimenter la présence pure – le temps déborde, le monde passe, un oiseau l’habite.

DE BOBIN À SUPERVIELLE

Cher Christian Bobin, je dois vous l’avouer – longtemps, je vous avais trouvé « trop simple », comme si cela était possible ! Mais il en faut, du temps, pour comprendre que l’essentiel s’invente dans le dépouillement, qu’il a maille à partir avec l’essence-ciel, que ce n’est pas qu’un vain jeu de mots. De vos livres, il ne reste en moi que l’infime poussière dorée que laissent les ailes de papillon sur les feuilles mouillées qu’ils ont frôlées. Presque rien que l’évidence d’un presque rien qui suffirait. Je ne crois pas vraiment en quelque être omniscient et tout-puissant qui accepterait le mal malgré sa puissance, ce qui serait pervers. Je crois en revanche que nous ne savons pas grand-chose de ce que nous sommes, ni du monde que nous habitons, que la magie nous est consubstantielle du fait même de cette ignorance, que nous n’avons jamais fini d’être surpris, que la vie n’est qu’une extraordinaire pantomime et que nous croyons écrire la pièce quand nous sommes simplement pris au jeu, que la conscience déborde peut-être la matière et qu’il demeure de l’incompréhensible voire de l’espérance au cœur même du tragique.

« Je ne m’en souviens plus très bien, de cette lettre rédigée dans la brume des sanglots. »

Je suis donc agnostique s’il fallait être quelque chose, errante et sensible par cela même au doute comme le seront toujours les Hébreux/ivrim, dont je suis : mais je sais contempler l’incroyable, l’impalpable, l’infinitésimal – tout ce qui surgit à chaque instant du néant pour le nier avant d’y retourner. C’est pourquoi j’aime votre façon de parler de François d’Assise, des bébés et des vieillards, votre manière d’évoquer les arbres et leurs larmes, les femmes et leurs sourires, leur mort et la joie. Cet été-là, ce terrible été, je vous lisais l’après-midi dans une grande flaque de soleil, je vous promenais à travers bois dans ma poche, je vous rapportais le soir sur la terrasse derrière la cathédrale à l’heure des Perséides, en attendant les étoiles filantes qui me parlaient de mon père, et vous aviez cette rare faculté qu’Éluard reconnaissait à Supervielle : « Vos poèmes m’aidaient à vivre. »

Cher Christian Bobin, il y a autre chose. Dans la lettre que je vous écrivais l’hiver dernier pour vous remercier de dire avec tant de mots si simples tant de choses si compliquées, je vous racontais, je suppose, que mon père me manquait – je ne m’en souviens plus très bien, de cette lettre rédigée dans la brume des sanglots, mais en substance c’était sûrement cela que je disais puisque je ne savais rien dire d’autre. Et vous m’avez répondu ceci que je dois citer parce que c’est trop beau : « Nous avons un arbre dans la poitrine. Cet arbre, ce sont nos parents. La hache de la mort vient de porter un coup profond. J’aimerais que mes mots d’aujourd’hui vous donnent ce qui reste toujours à donner, même quand tout est perdu : un sourire. Il y a un poème de Supervielle qui parle d’un arbre abattu. Il dit que la forme du tronc, invisible, demeure longtemps dans l’air, tremblante, perçue des seuls oiseaux. L’absence de ceux que nous aimons, vous verrez, vous le savez déjà, fait peu à peu un bruit de feuillage dans notre cœur, comme la croissance d’un printemps désormais incorruptible. »

L'ARBRE ABATTU

Pour vous, par vous, j’ai retrouvé le poème de Supervielle. J’ai retrouvé l’arbre abattu qui avait plus d’existence en son tremblement que tous les arbres debout. J’ai retrouvé les oiseaux qui cherchaient la place de leur nid dans ses branchages fantômes. J’ai retrouvé ses mots qui fabriquaient des baumes dans le silence pour apaiser les blessures trop fraîches.

« Dans la forêt sans heures
On abat un grand arbre.
Un vide vertical
Tremble en forme de fût
Près du tronc étendu.
Cherchez, cherchez, oiseaux
La place de vos nids
Dans ce haut souvenir
Tant qu’il murmure encore. »

Il y a des poèmes faits pour raconter la grande présence de l’absence, la grande absence et son bruit de feuillage, le bruit que fait l’âme en rampant dans les sous-bois de la mémoire. Et puis des lettres pour dire la gratitude, et des vivants pour les lire. Cher Christian Bobin, ce matin je vous écris dans un rayon de lumière, pour vous remercier de m’avoir rappelé qu’il existait, de l’autre côté du désespoir, des « printemps incorruptibles ».

mardi 1 novembre 2022

Anniversaire


...

Toi tu n’es plus qu’une ombre

Et la neige a fondu que tu foulais naguère

Et décembre s’annonce

Et la neige nouvelle

Bientôt recouvrira

Sur les chemins aimés la trace de tes pas

 

 

Mais il reste ceci : tes pages 

De silence

Tes échappées de blanc

Tes éclats de soleil

 

 

Quand le temps se suspend

Comme un qui retiendrait

- un instant seulement –

Son souffle,

Son esprit,

Et son pas sur la neige.

 

 

(Blanc comme la neige, Dijon : Atelier des Noyers, 2018.)

 

In memoriam, Hervé Espinosa, 1966-2017

mardi 9 août 2022

Solastalgie / Antoine Boisclair

 

Énorme coup de coeur pour ce recueil du poète québecois Antoine Boisclair (éditions du Noroît). De quoi me sortir de ma retraite sans blog le temps d'un partage...



lundi 27 juin 2022

À l'enfant que je n'ai pas eu... / Liliane Wouters


 

À l'enfant que je n'ai pas eu

mais que d'un homme je reçus

septante fois sept fois et davantage, à l'enfant ;

dont je formai le souffle et le visage

sept fois septante fois, dans un ventre pareil

au mien, par des nuits rouges de soleil,

par des jours cristallins d'aurore boréale,



à l'enfant dont je porte en moi les initiales

secrètes, ainsi que ton nom, Yahvé,

enfant conçu, toujours inachevé,

qu'on me fait, que je fais, à chaque fois que j'aime,

qui se défait en moi pour donner un poème,

 

À l'enfant qui ne viendra pas

clore mes yeux, choisir l'ultime drap,

marcher derrière mon poids d'os, de cendres,

me regarder dans la fosse descendre,

à cet enfant je lègue devant Dieu, devant

les hommes et mon chien, devant le jour vivant

(qui n'est que parce que je suis et qui mourra

comme je meurs) je lègue, pour autant que se pourra,

pour autant qu'il en fasse usage en lieu et place

de moi, ses père et mère en un seul être pris,

je lègue tous mes biens de chair, d'esprit,

de temps toujours compté et d'illusoire espace :



le coin de ciel que j'ai scruté en vain, 

l'arpent de terre où j'usai mes semelles, 

les quatre murs entre quoi je me tins, 

les six cloisons qui leur seront jumelles;



l'argent qui m'est entre les doigts filé

— pour le plaisir que j'eus à le répandre —, 

le faux savoir qu'on me crut refiler

— pour le bonheur d'aussitôt désapprendre — ;



les jours passés que je n'ai pas vécus, 

les jours vécus près desquels suis passée, 

le temps mortel à quoi j'ai survécu, 

l'heure éternelle et pourtant effacée ;



l'amour jeté dont j'ignorais le prix, 

l'amour donné à qui ne sut le rendre, 

l'amour offert qu'aussitôt je repris, 

l'amour perdu qu'on voit dehors attendre.



A l'enfant que je n'ai pas eu,

que pourtant j'ai, de ma semence

formé, dedans ma chair conçu,

dont chaque étreinte parfait l'existence,

à cet enfant je lègue pour le mieux mais surtout pour

le pire, ce que m'a prêté le jour :



le moi dont à crédit je fais usage

à des taux qui dépassent mes moyens,

dont je n'ai pu choisir ni le visage,

ni le sexe (il faut prendre ce qui vient) :



un cerveau creux dans une tête pleine, 

un corps trop mou sur des os trop puissants, 

un sang trop vif pour une courte haleine, 

un cœur trop doux pour ce furieux sang,



des pieds qui n'ont soulevé que poussière, 

des bras surpris d'avoir étreint le vent, 

des genoux pris au piège des prières, 

des mains restant vides comme devant;



des yeux fermés sur un côté des choses, 

— cette moitié qui fait à tous défaut —, 

des yeux ouverts sous leurs paupières closes 

et dans le noir voyant plus qu'il n'en faut.

 

À l'enfant que je n'ai pas eu

je lègue enfin, pour qu'il en tienne

bien compte, pour qu'il s'en souvienne

par contumace, lorsque sera décousu

l'ourlet de mon passage sur l'étoffe ancienne :



les quinze choses que jamais je n'ai pu faire : 

courber le front devant plus grand que moi, 

marcher sur plus petit, montrer du doigt, 

crier avec la foule, ou bien me taire, 

reconnaître parmi les Blancs le Noir, 

choisir dix justes, nommer un coupable, 

trouver telle attitude convenable, 

 

lire un autre que moi dans les miroirs, 

conjuguer l'amour à plusieurs personnes, 

résister à la tentation, blesser exprès, rester dans l'indécis, 

dire Cambronne au lieu de merde, qui est plus français.


Liliane Wouters (1930-2016), poétesse belge dont je découvre ce jour ce texte. Il me saisit comme un poing à l'estomac ; il parlera j'imagine, particulièrement mais sans exclusive, à celles qui n'ont pas eu d'enfants. A toutes les femmes aussi qui découvrent ces jours-ci que dans la plus grande démocratie du monde, quelques vieux mâles peuvent sans sourciller décider de bafouer leurs droits.


jeudi 3 mars 2022

jeudi 24 février 2022

On me dit qu'aujourd'hui la guerre / Aragon

Mais dans la maison tiède et douce
Où sous le toit de tuiles rousses
Un enfant nu dort sur son lit
Le petit poste en galalithe
Dit soudain des mots insolites
Qu'on croyait tombés dans l'oubli

La fenêtre obscure est ouverte
Au contre-jour de vignes vertes
Où le vent pousse le rideau
Ses contrevents pâles s'accrochent
Au mur qui s'appuie à la roche
Avec un figuier dans son dos

On entend marcher sur la sente
Sans doute la mère est absente
Qui laissa son fils endormi
Et c'est comme un essaim de mouches
Ces vocables d'aucune bouche
L'enfant se retourne et gémit

Sans oreilles à ces paroles
L'ombre fait le maître d'école
Devant la cuvette et le broc
Et leur dit comme un fait vulgaire
Qu'à l'aurore aujourd'hui la guerre
A levé son front de taureau

Il faut recommencer qu'on meure
Des gens dormaient dans leurs demeures
Comme ici dort cet enfant-là
L'armoire se tait, mais la porte
Proteste : Après tout, que m'importe
Ça se passe au Guatemala

Je saisis mal toutes ces choses
Notre voisine est peinte en rose
Il faisait si beau ce matin
Sur la terrasse on pouvait voir
Sécher du linge et des bas noirs
Devant les volets bleus déteints

 

Insoutenable actualité... 

 



samedi 1 janvier 2022

"Une année de Joie"

A l'heure ou certaines et certains de nous se demandent ce que nous pouvons nous souhaiter en ces temps dépourvus de lumière, je repense aux magnifiques voeux de Raphaël Buyse, postés sur son blog le soir de Noël. Alors je passeà ma voisine, à mon voisin, et je vous souhaite à chacune et à chacun une belle, douce et lumineuse année 2022 :

" ...Mais entendez-moi bien : pas une année de fanfreluches, de tralalas surfaits, de gazouillis ou de sourires convenus. Pas une année de « moi moi moi ». 
Je vous souhaite une année de Joie, de petits bonheurs cueillis au jour le jour dans les surprises qu’offre la vie, surtout pas mis sous vide ou dans des boites de conserve pour les goûter plus tard. Non, une année de joie à savourer ici et maintenant, comme une espèce de  « click & joy »,  qui vous mette hors-vos-murs, hors-des-tombes mais surtout pas dans des faux-ciels ! 
Pas une année de regrets des joies d’hier, mais une année de joies à ramasser comme la manne d’autrefois dans le désert : il va falloir se mettre à genoux pour la repérer et nous aider à la cueillette et au partage. On serait tellement sots de rester sur des « je n’oserai jamais ». Ou des « ils n’en valent pas la peine »  ou des « je n’en ai pas la force ».  Allez, aidons-nous à l’audace : 2022 n’en sera que meilleur !
J’appelle sur vous – sur moi aussi ! – cette Joie sereine qui – très mystérieusement – peut éclore dans les soupirs et même dans les larmes : on ne saura jamais très bien pourquoi.  Ça doit être un miracle : cela me parle de résurrection.
Je vous souhaite une année de Joie, une année de « vraiment soi » mais pas seulement « pour soi », une année de « et si… », une année de « pour » et une année de « oui » . Une année de « pour qui » mais sans trop de « pourquoi ? ». Une année pleine d’ « avec » et d’envies.
Je vous souhaite d’entendre, dans les petites choses du quotidien, le chant discret de cette Nouvelle qui n’en finit jamais d’être infiniment jeune : un évangile qui fait du bien. Je le crois vraiment : « nul n’est sensé ignorer cette joie ! »
Je vous souhaite donc, dans la Joie continuée de Noël, une année réveillée, une année envoyée. 
Une année essentielle.
Une belle année, quoi."

 

 

dimanche 5 décembre 2021

Le voyage / Mary Oliver

 


Un jour, tu as su enfin
ce que tu devais faire, et tu t’es lancée,
malgré les voix autour de toi
qui continuaient à crier
leurs mauvais conseils,
malgré toute la maison
qui s’est mise à trembler
et tu as senti la vieille corde
à tes chevilles.
« Répare ma vie ! »
criait chaque voix.
Mais tu ne t’es pas arrêtée.
Tu savais ce que tu devais faire,
malgré le vent qui arrachait
de ses doigts raides
les fondations elles-mêmes,
malgré leur mélancolie,
terrible.
Il était déjà bien
tard, la nuit était agitée
et la route couverte de branches
cassées et de pierres.
Mais peu à peu,
tandis que tu laissais leurs voix
derrière toi,
les étoiles se sont mises à brûler
à travers les couches de nuages
et une nouvelle voix,
que lentement
tu as reconnu comme la tienne,
est venue te tenir compagnie
tandis que tu avançais de plus en plus loin
dans le monde,
déterminée à faire
la seule chose que tu pouvais faire,
déterminée à sauver
la seule vie que tu pouvais sauver.


The Journey

One day you finally knew
what you had to do, and began,
though the voices around you
kept shouting
their bad advice —
though the whole house
began to tremble
and you felt the old tug
at your ankles.
« Mend my life! »
each voice cried.
But you didn’t stop.
You knew what you had to do,
though the wind pried
with its stiff fingers
at the very foundations,
though their melancholy
was terrible.
It was already late
enough, and a wild night,
and the road full of fallen
branches and stones.
But little by little,
as you left their voice behind,
the stars began to burn
through the sheets of clouds,
and there was a new voice
which you slowly
recognized as your own,
that kept you company
as you strode deeper and deeper
into the world,
determined to do
the only thing you could do —
determined to save
the only life that you could save.


Mary Oliver (1935-2019)Dream Work (Atlantic Monthly Press, 1986)  Traduit de l’anglais (États-Unis) par Carole Hanna.

samedi 2 octobre 2021

Frugalité (suite)

 En écho au texte de Frédérique Germanaud proposé il y a quelques jours et qui a suscité de riches échanges sur ce blog et par courriel, je reçois d'Odile ce beau texte de Joël Vernet, extrait de Carnets du lent chemin, copeaux

"Plus tard, de manière insidieuse, la vie a de nouveau basculé dans le monde actuel. Le monde que nous connaissons, tel qu’il est devenu et tel qu’il promet d’être ou de devenir, ouvert sur le culte de l’argent-roi, sur le pouvoir absolu et aveugle des gouvernants de nos pays. Le consumérisme, la mondialisation et la barbarie font horreur au poète. Qui en appelle à l’insurrection. Étranger se sent-il. Depuis les origines. En marge d’une société qu’il voue aux gémonies. Et davantage encore depuis qu’une frénésie compulsive s’est emparée de l’humanité, la conduisant droit au désastre.

 

Que faire lorsque l’on s’est exilé en soi-même, sinon retourner à l’essentiel ? Renouer avec le ciel et les nuages. Avec « la beauté primitive du monde ». Avec le bestiaire amical et paisible qui anime le jardin. Merles noirs, mésanges et rouges-gorges. Sauterelles et lézards. Escargots et lucioles. Et toujours revenir vers la maison natale qui l’attend, lui le vagabond, le nomade, le gitan ; la maison immobile, inchangée, chargée de présences et de souvenirs. Gardée par la mère qui jamais ne sait quand son fils va revenir. « Tu n’as jamais été là pour tes jours d’anniversaire, toujours à l’étranger, loin de nous », lui dit-elle lorsqu’il surgit à l’improviste.

 

Et, qui va de pair avec l’errance du poète, l’écriture. Nourrie de ces autres vagabondages que sont les lectures. Une écriture vitale, qui tient le poète au corps et au cœur. Fidèle à son être, consubstantielle à son existence. Écriture de la vie, dégagée de toute mainmise, de toute superficialité, de toute ambition personnelle, de tout calcul, de toute richesse. De toute recherche. Écriture du regard, du fragile et du minuscule. Écriture tissée de silence et de solitude. Plus de cinq cents pages d’une écriture vivante pour dire ce qui happe ce qui taraude ce qui révolte ce qui hante jusqu’à l’angoisse et jusqu’au désespoir. Pour dire aussi les joies modestes qui soignent et qui apaisent."