dimanche 8 avril 2018

Pour une fois / Jacques Higelin



Pour une fois
Je voudrais
Que ce soit
Sur une route qui vient de loin
Une route qui part au loin
Une route à deux voies
Celle qui monte
Celle qui descend
Pour une fois
Une première fois
Je voudrais
Que ce soit sur une hauteur
À mi-chemin de la montée
À mi-chemin de la descente
Que le monde y apparaisse
Dans sa juste splendeur
Ses semelles de vent
Ses jambes de fougères
Son sexe de volcan
Ses mains d’incendie
Ses yeux d’étoiles
Et ses cheveux d’herbes folles
Pour une fois
Une seule fois
Je voudrais
Cette première fois
Te voir seule comme moi
Monter cette route que je descends
Et que tu m’apparaisses si loin
Que je ne puisse
Encore savoir
Si tu es fille ou garçon
Marchant d’un pas gai,
Insouciant, léger
Comme le pas de celui qui n’a
pas peur de la vie
Ni de son âme
Ni de son corps
Pour une fois
Une première fois
...

(Jacques Higelin, "Beau Repaire", 2013 )

mardi 3 avril 2018

Démuni / Nicolas Bouvier

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d’absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
quand le froid aura pris congé du froid
et l’oubli dit adieu à l’oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du houx

ce jour-là
quelqu’un t’attendra au bord du chemin
pour te dire que c’était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni
tout à fait démuni
alors peut-être …

mais que la neige tombée cette nuit
soit aussi comme un doigt sur ta bouche.

Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans
Editions Zoé, Genève, 1990.



En écho à mon poème "Job"
à mes réflexions sur le manque nécessaire 
aux cerisiers d'Odile
à ma lecture du merveilleux texte de Marion Muller-Colard, lu ce week-end, Le plein silence
et retrouvé ce matin, comme un ami, sur le site de Sylvie-E. Saliceti.

dimanche 25 mars 2018

Job



Ce que tu crois tenir
tu ne le tiens pas
rien
qui ne te quitte
rien qui ne se perde
ni rien
ni personne

Ce que tu crois tenir
tu ne le tiens pas
et rien ne te tient
serrée
dans ses bras.


lundi 19 mars 2018

Vous pouvez disposer



Ivre d’amour
et de printemps
le merle en habit de notaire
par son chant
fait lever le soleil
repeint la ville en rose
m’extirpe du sommeil

donne avec élégance
coup de grâce
à l’hiver

et congédie la nuit
d’un battement de trilles.

Puis d’un air affairé
s’en va dans l’herbe brune
mâchonner quelques vers.